Farmata
- Maeva Doumbia
- Jul 1, 2021
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Il pleuvait des cordes ce soir-là. L’eau s’infiltrait partout où elle trouvait un espace creux. Libre, violente, agile. Elle s’insinuait jusque dans les fissures des murs et les interstices des persiennes. Sous l’apatam, autour du thé fumant à la menthe, mes oncles débattaient du montant de la dot à verser. Les kilos de colas, les mètres de pagnes, les grammes de sel, la somme d’argent. Je n’ai pas droit à la parole, je n’ai même pas le droit d’être en leur compagnie. Ma présence n’est tolérée que parce que j’ai menacé de faire le scandale que je promets depuis quelques semaines. J’ai appris il y a exactement douze semaines que ma cousine et moi devons nous marier. Je ne la connais pas très bien. Je sais juste qu’elle a arrêté l’école au CM2 et qu’elle n’a jamais vraiment vécu en ville. Elle n’est là que depuis 7 semaines, juste à temps pour s’accoutumer au rugissement de la ville et pour me rencontrer au moins une fois. Comme moi, elle a appris avec surprise que nous étions promis l’un à l’autre avant même que nous ne sachions parler. Inutile de dire que je suis dévasté; mais je ne peux m’empêcher de penser à ce qu’elle peut ressentir. Elle est beaucoup plus jeune que moi. Elle se retrouve dans une ville qu’elle ne connaît pas, arrachée à l’environnement qu’elle a toujours connu et fiancée à un homme qui ne s’intéresse manifestement pas à elle. Libre. Je l’ai toujours été; du moins jusqu’à l’annonce de ce mariage arrangé, forcé. Ne pas l’accepter aurait suffit à m’attirer les malédictions de toute la famille sur dix générations. Ma mère est déjà très malade. Nul besoin de l’achever en lui faisant vivre une guerre familiale. Violente. C’est comme ça que je décrirais ma réaction face à cette embuscade. J’ai tempêté et menacé de m’ôter la vie si on devait me forcer à épouser une cousine dont j’ignore l’existence. Agile. Voilà comment j’ai imaginé le plan de sortie de cette sombre histoire : épouser la cousine éloignée, la faire vivre au domicile familial, et épouser Anta à qui j’avais déjà promis le mariage. Après leur conciliabule, les oncles ont formulé des prières avant de clore la rencontre et se séparer. Je me demande si de telles prières peuvent être exaucées. Celles de tortionnaires envers leurs victimes. Des sadiques en qamis et boubous d’apparat. Je n’étais là que pour savoir combien j’aurais à dépenser sachant que j’aurais une autre dot à payer dans pas longtemps. En me dirigeant vers la sortie de la maison, j’ai vu ma cousine-fiancée assise par terre, les jambes entre les mains. Elle s’est levée prestement à ma vue et m’a demandé si j’avais besoin de quelque chose. Je n’arrive pas à la détester. Elle est aussi une victime. Mais elle m’agace à me suivre partout et à sans cesse me demander le service qu’elle peut me rendre. Je l’ai surprise une fois à quelques mètres de moi alors que j’étais sorti voir des amis, enroulée dans ce pagne vert dont elle ne sépare jamais. Il a des motifs que j’ai toujours eu du mal à identifier. J’ai ignoré sa présence avant de sortir et fermer la porte après moi. Je suis arrivé avec empressement chez Anta. Je la tiens informée depuis le début. Anta n’est pas seulement la femme que je souhaite épouser. Elle est ma meilleure amie, celle avec qui j’ai littéralement grandi, ma compagne de jeux, ma confidente. Et Anta est plus qu’une amie. Elle est aussi ma cousine. Elle a accepté ma situation et nous faisons profil bas jusqu’au moment où nous pourrons annoncer notre idylle et vœu de mariage à nos familles. Mais je la trouve en pleurs à mon arrivée. Les mots étouffés par ses sanglots, les tempes en feu et les larmes inondant son visage. Elle parvient à me dire entre deux hoquets que les oncles viennent de leur rendre visite. Elle est promise à mon petit frère, et leur mariage sera célébré aussitôt le mien bouclé. Je reprends le chemin de la maison, livide, complètement désarçonné par la nouvelle. À quelques mètres de la porte d’entrée, je remarque ma cousine-fiancée assise dans la même posture. Je ne réponds pas à sa salutation. Les feux de la colère et de l’impuissance me consument de l’intérieur. Je passe la nuit entre pleurs et manigances. Je réfléchis à la façon de me sortir de ce bourbier une fois pour toutes; quitte à encourir les sentences les plus cruelles. Déshydraté, les yeux cernés, la voix enrouée, je me dirige lentement dans l’arrière-cour pour affronter mes parents quand un cri funeste me fait accélérer le pas. Sur le matelas sans draps qui lui est destiné, dans la petite pièce qui lui sert de chambre, ma cousine-fiancée est allongée; les yeux révulsés, la bouche écumante. Près de sa main relâchée se trouve une boîte de poison à rongeurs. À sa taille est encore noué le pagne vert. À bien y regarder, les motifs sont en fait des petits escargots. J’ai toujours eu du mal à me souvenir de son nom. Pourtant, malgré mon terrible mal de tête, je la revois me dire les yeux baissés et emplis de honte : "je m’appelle Farmata".

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